L'extrait en entier ne tenait pas sur le même post.Lee avait faim, il choisit donc un bar qui avait l'air bon marché et commanda de la vodka et du poisson en conserve. L'endroit était bondé et sentait fort les feuilles à fumer, et à moins qu'ils ne fussent particulièrement énervés dans cette ville, on avait l'impression qu'une bagarre allait éclater. Les voix s'élevèrent dans un coin de la salle, quelqu'un cognait du poing sur la table, et le barman surveillait de près, se souciant juste assez de son travail pour re-remplir le verre de Lee sans qu'il le lui ait demandé.
Lee savait que le moyen le plus sûr de s'attirer des ennuis était de trop se mêler des affaires des autres. Par conséquent, il n'accorda qu'un bref regard à l'endroit où les voix étaient plus fortes, mais il était également curieux, et après avoir entamé son poisson, il demanda au barman :
« De quoi parlent-ils là-bas ? »
« Ce fichu rouquin de van Breda ne peut pas prendre la mer et repartir. C'est un Hollandais dont le bateau est ancré au port et ils ne veulent pas laisser sa cargaison quitter l'entrepôt. Il rend tout le monde fou à force de se plaindre. S'il ne la ferme pas bientôt, je le jette dehors. »
« Oh, » dit Lee. « Pourquoi gardent-ils la cargaison ? »
« Je n'en sais rien. Probablement parce qu'il n'a pas payé les taxes. Qui ça intéresse ? »
« Hé bien, » dit Lee, « je parie que lui ça l'intéresse. »
Il se retourna et d'adossa au bar derrière lui. L'homme aux cheveux roux avait environ cinquante ans, il était trapu et avait la peau foncée, et quand l'un des hommes à sa table essaya de poser la main sur son bras, il se secoua violemment, renversant un verre. En voyant ce qu'il avait fait, le Hollandais mis les deux mains sur sa tête dans un geste qui ressemblait plus à du désespoir qu'à de la colère. Puis il essaya de calmer l'homme dont il avait renversé le verre, mais cela aussi tourna mal et il frappa des deux poings sur la table et cria assez fort pour couvrir le vacarme.
« Quel folie ! » dit une voix à côté de Lee. « Il va finir par avoir une crise cardiaque, vous ne croyez pas ? »
Lee se tourna pour voir un homme mince à l'air affamé, vêtu d'un manteau noir délavé, un peu trop grand pour lui.
« Ça se pourrait, » dit-il.
« Vous êtes nouveau ici, monsieur ? »
« Je viens juste d'arriver. En dirigeable. »
« Un aéronaute ! Comme c'est intéressant ! Hé bien, les choses s'améliorent à Novy Odense. Les temps changent ! »
« J'ai entendu dire qu'on avait découvert du pétrole, » dit Lee.
« Exact. La ville bout littéralement d'excitation. Et il y a l'élection du nouveau maire cette semaine. Il n'y a pas eu autant de nouveautés à Novy Odense depuis des années et des années. »
« Une élection, hein ? Qui sont les candidats ? »
« Le maire sortant, qui ne sera pas réélu, et un candidat très prometteur, Ivan Dimitrovitch Poliakov, qui le sera certainement. Il est au début d'une grande carrière. Il va vraiment accomplir de grandes choses pour notre petite ville. Il va se servir de sa position de maire comme premier pas vers un siège au Sénat à Novgorod, et ensuite, qui sait ? Il sera capable de mener sa campagne anti-ours jusqu'au continent. Mais vous, monsieur, » continua-t-il, « qu'est-ce qui vous amène à Novy Odense ? »
« Je suis à la recherche d'un emploi honnête, et comme vous l'avez dit, je suis aéronaute de profession... »
Il remarqua le regard de l'homme, qui se dirigeait vers la ceinture sous la veste de Lee. En s'adossant au bar, Lee avait laissé retomber les pans de sa veste, révélant ainsi le pistolet qu'il gardait à la ceinture, et qui une heure ou deux auparavant, avait servi de marteau.
« Et un homme de guerre, à ce que je vois, » dit l'autre.
« Oh non. J'ai essayé de fuir toutes les bagarres dans lesquelles je me suis trouvé impliqué. C'est juste pour faire joli. En fait, je ne suis même pas sûr de savoir me servir de ce, comment ça s'appelle – révolvolateur ou quelque chose dans ce genre... »
« Ah, vous êtes aussi un homme d'esprit! »
« Dites-moi une chose, » dit Lee. « Vous avez mentionné une campagne anti-ours. Je viens juste de faire un tour en ville et je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer les ours. Cela m'a étonné car je n'avais jamais vu de telles créatures. Ils sont simplement libres de circuler dans les rues à leur convenance ? »
L'homme mince prit son verre vide et essaya d'en tirer une dernière goutte avant de le reposer sur le bar avec un soupir.
« Oh, laissez-moi vous le remplir, » dit Lee. « C'est un gros travail d'expliquer les choses à un étranger. Que buvez-vous ? »
Le barman posa devant eux une bouteille d'un cognac de grand prix, ce qui amusa Lee mais Hester signala légèrement son agacement.
« Merci, monsieur, c'est très aimable de votre part, » dit l'homme mince, dont le dæmon-papillon ouvrit une fois ou deux ses ailes resplendissantes sur son épaule. « Laissez-moi me présenter, Oskar Sigurdsson, poète et jouraliste. Et vous, monsieur ? »
« Lee Scoresby, aéronaute en recherche d'emploi. »
Ils se serrèrent la main.
« Vous me parliez des ours, » l'encouragea Lee après un coup d'oeil à son propre verre qui était presque vide et devrait le rester.
« Oui, bien sûr. Des vauriens. De nos jours, les ours ne sont plus ce qu'ils étaient. Autrefois, ils avaient une grande culture, vous savez – brutale, évidemment, mais noble à sa façon. On admirait ces vrais sauvages, pas encore corrompus par le luxe et le confort. Plusieurs de nos grands récits content les exploits des rois des ours. Moi-même je travaille – depuis un certain temps déjà – à un poème en anciens vers retraçant la chute de Ragnar Lokisson, le dernier grand roi de Svalbard. Je serais heureux de vous le réciter. »
« J'en serais ravi, » dit Lee avec précipitation. « J'ai un gros penchant pour les longues histoires. Mais une autre fois peut-être. Parlez-moi plutôt des ours que j'ai vus dans les rues. »
« Des vauriens, comme je l'ai dit. Des charognards, des ivrognes pour la plupart d'entre eux. Des moins que rien tous autant qu'ils sont. Ils volent, ils boivent, ils mentent et ils trichent - »
« Ils mentent ? »
« Ça vous pouvez en être sûr. »
« Vous voulez dire qu'ils savent parler ? »
« Oh, oui. Vous ne le saviez pas ? Ils étaient également d'habiles artisans – très doués pour travailler le métal – mais pas cette génération. Tout ce qu'ils sont capables de faire maintenant ce sont de vulgaires soudures, des travaux grossiers de ce genre. Les armures qu'ils ont maintenant sont primitives, laides - »
« Armures ? »
« Naturellement, ils ne sont pas autorisés à les porter en ville. Il les fabriquent morceau par morceau, au fur et à mesure qu'ils grandissent. Une fois arrivés à l'âge adulte, elles sont complètes. Mais comme je l'ai dit, elles sont rudimentaires, elles n'ont plus la finesse qu'elles avaient à la grande époque. Le fait est que de nos jours, les ours ne sont rien de plus que des parasites, les bas-fonds d'une race qui s'éteind, et ce serait mieux pour nous tous si - »
Il ne put finir sa phrase, car à ce moment-là, le barman en avait eu assez du désordre causé par le Hollandais et était sorti de derrière le bar, armé d'un gros bâton. Averti par les expressions des visages autour de lui, le Capitaine se leva et se tourna en titubant, le visage rouge, les yeux brillants, et tendit ses mains; mais le barman leva son bâton et était sur le point de l'abattre quand Lee s'en mêla.
Il se jeta entre les deux hommes, attrapa les poignets du Capitaine, et dit, « Monsieur le barman, vous n'avez pas besoin de frapper un homme ivre ; il y a un meilleur moyen de régler ce genre de problème. Venez Capitaine, il y a de l'air frais dehors. Cet endroit n'est pas bon pour votre teint. »
« En quoi, diable, cela vous regarde ? » cria le barman.
« Hé bien, je suis l'ange gardien du Capitaine. Voulez-vous bien poser ce bâton ? »
« Je vais m'en servir pour cogner sur votre fichue tête ! »
Lee lâcha les poignets du Capitaine et fit carrément face au barman.
« Essayez et vous verrez ce qui va se passer, » dit-il.
Silence dans le bar ; personne ne bougeait. Même le Capitaine se contentait de cligner des yeux et jetait un regard confus à la scène tendue qui se déroulait sous ses yeux. Lee était tout à fait prêt à se battre, et le barman en était conscient, et après un moment, il baissa son bâton et marmonna, de mauvaise humeur, « Vous aussi. Sortez. »
« Le Capitaine et moi en avions justement l'intention, » répondit Lee. « Maintenant, écartez-vous. »
Il prit le Capitaine par le bras et le guida à travers la foule jusqu'à la sortie. Comme la porte claquait derrière eux, il entendit le barman lui crier, « Et ne revenez jamais. »
Le Capitaine chancela et s'appuya contre le mur, puis il cligna des yeux à nouveau avant de fixer son regard.
« Qui êtes vous ? » demanda-t-il, puis, « Non, je me fiche de savoir qui vous êtes. Allez au diable. »
Il partit en titubant. Lee le regarda s'en aller et se gratta la tête.
« Nous sommes ici depuis moins d'une heure, » dit Hester, « et tu as déjà réussi à nous faire jeter d'un bar. »
« Ouaip, une autre journée pleine de succès. Mais bon sang, Hester, on ne frappe pas un homme soûl avec un bâton. »
« Trouve-nous un endroit où dormir, Lee. Reste calme. Ne parle à personne. Pense à des choses positives. Tiens-toi à l'écart des ennuis. »
« Bonne idée, » dit Lee.
(Il était une fois dans le nord, de Philip Pullman, sera publié chez Random House le 3 avril).
Traduction de Poussimon pour
Cittàgazze.
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